Longue prétention doctrinale, pardonnez-moi
Cette vieille dame aux longs cheveux gris, au maquillage de clown et aux habits dépareillés : trouve-t-elle vraiment son accoutrement beau ou est-elle simplement réellement excentrique? Je me demande si à cet âge je ferai comme elle fi du regard des autres ou bien si simplement elle ne s’en rend pas compte, me rendrai-je compte, moi?
Une femme aux cheveux d’épouvantail (j’y vais fort, mais dans ma tête c’est moins pire), je me dis que ça fait dur. Mais peut-être qu’elle n’a tout simplement pas d’argent pour le coiffeur dispendieux. Je me demande si ma frange coupée par nulle autre que moi-même dernièrement fait le même effet.
Cette autre dame, je l’ai croisé quelques fois, mon Dieu, mais quelle face de beu! Un bon matin, elle croise une amie, elle s’anime, elle parle avec vivacité, passion, humour, je l’écoute tout au long du trajet, fascinée par ses mimiques et ses intonations. Mon regard croise mon reflet dans la vitre, mon Dieu! J’ai donc ben l’air bête quand je ne souris pas!
Je pense que personne n’est à l’abri du jugement des autres, le jugement n’est pas foncièrement méchant, il arrive qu’on juge les gens sur des trucs positifs d’un seul regard, genre « Wow! Il a donc bien l’air sympathique lui! » sans que personne ne s’en formalise. Je crois que le jugement devient un problème quand il est sans appel. Par contre, dès que l'on fait un commentaire critique, on se fait harponner.
J’ai la manie de commenter sur les gens qui m’entourent et souvent ça fait réagir les autres. Le simple fait de constater un trait de caractère particulier chez quelqu’un et de le mentionner fait automatiquement de vous un être borné et méchant incapable de s’ouvrir à la différence d’autrui. On ne peut pas dire : « Unetelle est vraiment susceptible » ou « Chose là, je trouve qu’elle travaille mal » sans que les autres prennent cela aussitôt pour une prise de position contre cette personne et vous réplique brusquement « Ben là! Elle est fine quand même! » Ben oui, elle est fine, ben oui, j’ai du plaisir à lui parler, ben non ça veut pas dire que je l’haïs pis que tout le monde devrait se liguer contre elle dans un boycott sauvage de sa personne. Y’ a des jours où ça m’exaspère plus que d’autre et aujourd’hui, j’avais envie d’en parler.
Moi (suprême Belle Lurette, ma parole vaut de l’or, alors imprégnez-vous), je pense que cette tendance à ne jamais vouloir rien dire sur personne, à moins que ce ne soit positif, dénote une absence d’opinion. Si je veux dire ce que je pense, je dois poser un jugement. Attention, si je concentre mes exemples sur les individus, c’est que c’est définitivement un domaine où les gens sont sensibles, ce n’est pas que j’ai envie de médire de tout un chacun sans arrêt. Est-ce par peur que les autres aient une mauvaise opinion d’eux à leur tour? Je ne sais pas. Mais tout le monde « juge » (le terme est si péjoratif que je grince à l’utiliser, mais je n’en trouve pas d’autre), c’est dans la nature humaine. Comme je le disais tout à l’heure, si le jugement en question résume la personne sur laquelle il est porté et qu’il est inébranlable, ça, c’est un problème. D’un coup d’œil, on a déjà une idée générale de la personne à qui l’on s’adresse, puis au fil du temps ce coup d’œil se précise tout simplement, on a des défauts et des qualités, c’est tout (ça fait un peu Passe-Partout, désolée).
Dernier exemple (qui me démonisera à tout jamais) : je suis tombée enceinte à dix-huit ans, j’en ai maintenant 24 et je ne suis plus avec le père de mon fils depuis trois ans. Profil typique de la pauvre monoparentale. Pourtant, j’ai tout de même poursuivi mes études (il n’a jamais été question du contraire), je travaille pour vivre et je fais une obsession du look de mon fils. Pourquoi cette obsession? Parce qu’il est hors de question qu’il ait l’air d’un enfant pauvre (attention, je ne veux pas dire que je dépense une fortune pour lui acheter du souris-mini, mais que je porte un soin particulier à ce qu’il ait l’air d’un mignon petit garçon bien mis (discrètement, je ne voudrais pas qu’il développe lui aussi une obsession de son apparence)) parce que les gens s’attendent à ce qu’on soit pauvre. Une jeune mère monoperentale, ça reçoit un chèque d'aide sociale pis c'est pas éduqué, c'est une moins que rien. Ça m'enrage.
Le regard que les gens portent sur nous à l’épicerie, au centre d’achats, dans l’autobus en dit long (de moins en moins à mesure qu’il grandit, ça frappe moins). Les gens nous catégorisent, se permette de passer des commentaires désobligeants, voire effrontés que l'on ne penserait pas à faire à une mère de trente ans divorcée, et s’attendent carrément à un certain comportement et façon de penser, genre que je sorte un paquet de cochonneries de mon sac quand P’tite Face me dit qu’il a faim. Mais non, P’tite Face aime particulièrement les canneberges séchées (beurk!). Si je mets autant d’énergie à démolir le préjugé qui naît dans l’esprit des gens lorsqu’ils nous voient, c’est que je les connais ces préjugés.
Quand je vois un petit couple pousser un carrosse au métro, maman à chandail au-dessus du nombril, papa à pantalons jumbo, je pense la même chose que les autres, vous savez, mais je porte en même temps sur moi le même regard (mais je ne porte pas de chandail au-dessus du nombril par contre). N’est-ce pas terrible?




